Publié par Manufacture des Merveilles dans WHIST le 07/07/2021 à 16:48
Aux XVIIIe et XIXe siècles, le jeu de Whist fait l’objet d’un incroyable engouement. Témoins de cette frénésie qui touche l’Europe et les États-Unis d’Amérique : les œuvres littéraires de l’époque. Sous la plume des plus grands écrivains français, mais aussi anglais, américains et russes, on évoque des parties de Whist endiablées. Replongeons cartes en main dans ces époques lointaines…
On retrouve les premières annotations du Whist en Angleterre dans la deuxième moitié du XVIIe siècle, mais il semblerait que ce jeu soit apparu dès le début du XVIe siècle.
Selon Daines Barrington (1727-1800), le whist a été élaboré sur des principes scientifiques par un groupe de gentlemen qui fréquentaient le Crown Coffee House à Bedford Row, vers 1728. L’un des membres, Edmond Hoyle, a contribué à sa diffusion dans les hautes strates de la société londonienne en donnant des cours particuliers de Whist à de jeunes messieurs fortunés. En 1742, il publia A Short Treatise on the Game of Whist, texte de référence des règles du jeu de Whist.
Une autre source évoque un livre de John Collinson, Le Bridge Whist, dont il ne subsiste plus que trois exemplaires dans le monde aujourd’hui, et dans lequel cet ingénieur anglais raconte qu’il aurait découvert ce jeu à Constantinople (qui était alors une colonie russe). De retour à Londres, et plus précisément à Cromwell Road, il le fit découvrir à des amis, avant que celui-ci ne devienne le jeu national d’Angleterre.
Le Whist traverse rapidement la Manche pour s’introduire à la Cour de France sous le règne de Louis XV (1715-1774). Ce fervent joueur de Whist l’imposa rapidement à tous les courtisans. On a joué au Whist dans toutes les cours d'Europe, dans les milieux de la haute bourgeoisie et dans les dîners mondains.
Déjà cité dans Les liaisons dangereuses de Choderlos de Laclos (1782), lorsque le Vicomte de Valmont se sert du whist (alors orthographié wisk) pour rester auprès de Madame de Tourvel qu’il veut séduire (« Heureusement, il faut être quatre pour jouer au Wisk »), le whist s’immisce dans de très nombreux romans des grands auteurs du XIXe siècle – c’est alors l’un des divertissements les plus prisés de l’époque.
On y joue dans les écrits de Guy de Maupassant (Boule de suif, 1880), de Gustave Flaubert (Madame Bovary, 1856) ou d’Honoré de Balzac, comme La Cousine Bette (1846), Modeste Mignon en 1844 (« On y jouait le whist à deux sous la fiche ») ou Albert Savarus (1842) : « Il s’habillait pour aller dîner en ville, et passait la soirée dans les salons de l’aristocratie bisontine à jouer au Whist ».
Dans les chapitres 3, 4 et 28 du Tour du monde en quatre-vingt jours de Jules Verne (1872), il est question de Whist, comme dans cet extrait se déroulant à bord d’un train :
« Ce sont de longues et lentes heures, monsieur, que celles que l’on passe ainsi en chemin de fer.
— En effet, répondit le gentleman, mais elles passent.
— À bord des paquebots, reprit l’inspecteur, vous aviez l’habitude de faire votre whist ?
— Oui, répondit Phileas Fogg, mais ici ce serait difficile. Je n’ai ni cartes ni partenaires.
— Oh ! les cartes, nous trouverons bien à les acheter. On vend de tout dans les wagons américains. Quant aux partenaires, si, par hasard, madame…
— Certainement, monsieur, répondit vivement la jeune femme, je connais le whist. »
Dans Le Comte de Monte-Cristo (1844) d’Alexandre Dumas, Gérard de Villefort, le procureur du roi joue au whist et on a alors soin de lui choisir des adversaires à sa hauteur.
Dans Un singulier chelem, une nouvelle de Villiers de L’Isle-Adam publiée en 1886, le Whist tient une place centrale : presque chaque soir, la duchesse douairière de Kerléanor reçoit le recteur de Carléeu et le chevalier d'Aiglelent pour une partie de Whist. Lors d’une de ces parties, le chevalier, en veine, part pour un chelem. Dans le feu de l'action, il jette sa dernière carte avec violence. Celle-ci glisse sous la table et en la ramassant, au reflet d'une bougie, des figures coquines lui apparaissent par transparence...
En 1850, Jules Barbey d’Aurevilly écrit une nouvelle intrigante, Le Dessous de cartes d’une partie de Whist, qu’il reprendra plus tard dans son recueil de nouvelles Les Diaboliques. On y relate une partie de Whist qui s’est déroulée chez madame de Beaumont, entre un joueur anglais, Hartford, un de ses amis Écossais, Marmor de Karkoël, le marquis de Saint-Albans et la comtesse du Tremblay de Stasseville, « qui a l’habitude, lorsqu’elle joue, de mâchonner des tiges de réséda tout en perdant son argent avec l’indifférence aristocratique qu’elle met à tout. »
Stendhal aussi, dans La Chartreuse de Parme (1839), évoquera le whist : « Figure-toi qu’on t’enseigne les règles du jeu de whist ; est ce que tu ferais des objections aux règles du whist ? »
Qu’il s’agisse du roi George II (qui régna de 1727 à 1760) dont on disait qu’il ne se lassait jamais du whist, ou de Camillo Benso (1810-1861), l’un des pères de la patrie italienne, qui fonda un cercle de whist à Turin en 1841, le Whist passionne jusqu’aux plus hautes personnalités.
Le Whist était également le jeu favori d’un des plus grands penseurs écossais du XVIIIe siècle, David Hume (1711-1776). Ce philosophe, écrivain, économiste, chercheur et historien fut le fondateur de l’empirisme moderne et précurseur de disciplines aujourd’hui connues sous le nom de sciences cognitives.
L’autrice anglaise d’Orgueil et Préjugés, Jane Austen (1775-1817) s'avère être une grande joueuse de cartes et s’amuse à écrire des scènes et histoires autour de ce divertissement, notamment dans Mansfield Park (1814), The Watsons (roman inachevé de 1804) ou Raison et Sentiments (1811) : « Elinor fut obligée d'aider à faire une table de whist pour les autres. Marianne n'était d'aucune utilité à ces occasions, car elle n'apprendrait jamais le jeu… ». Son compatriote Charles Dickens évoque également le Whist dans The Pickwick Papers (1836).
Dans la nouvelle L’aventure du pied du diable de Sir Arthur Conan Doyle, Sherlock Holmes goûte un repos bien mérité dans un cottage des Cornouailles, en mars 1897. Mais il devra pourtant résoudre un crime, ayant eu lieu peu de temps après une séance de whist !
Les auteurs russes ont aussi mentionné le Whist dans leurs œuvres : Dans La Mort d'Ivan Ilitch de Léon Tolstoï, Ivan et ses amis ont pour habitude de jouer au whist régulièrement ; dans Les Âmes mortes (1842) de Nicolas Gogol, le personnage Tchitchikov dispute plusieurs parties de Whist et précise que « ces braves gens pratiquaient l'hospitalité ; quiconque avait tâté de leur pot ou fait un whist avec eux, devenait leur intime ». Le jeu est également référencé à plusieurs reprises dans La Princesse Ligovskoï de Mikhaïl Lermontov et Alexandre Pouchkine le cite aussi dans Eugène Onéguine.
L’auteur romantique américain Edgar Allan Poe fait l’éloge du Whist, le plaçant au-dessus du jeu d’échecs : « On a longtemps cité le whist pour son action sur la faculté du calcul ; et on a connu des hommes d'une haute intelligence qui semblaient y prendre un plaisir incompréhensible et dédaigner les échecs comme un jeu frivole. En effet, il n'y a aucun jeu analogue qui fasse plus travailler la faculté de l'analyse. Le meilleur joueur d'échecs de la chrétienté ne peut guère être autre chose que le meilleur joueur d'échecs ; mais la force au whist implique la puissance de réussir dans toutes les spéculations bien autrement importantes où l'esprit lutte avec l'esprit. » Double assassinat dans la rue Morgue, Edgar Allan Poe (1841).
Comment alors expliquer que le Whist, si populaire il y a encore un bon siècle, soit tombé dans l’oubli ? Une partie de la réponse réside auprès de Napoléon : l’empereur, hostile à tout ce qui faisait référence aux Anglais, refusa d’entendre parler de Whist et le fit purement et simplement interdire dans tout le pays. Il fut petit à petit remplacé par le bridge, qui possède une base semblable, mais des règles plus complexes.
Références et sources : Guy Dupont, Wikipedia, BBO, « le Bridge Whist » de John Collinson.
Illustrations :
• Johann Anton Sarg and three friends playing whist de Mary Ellen Best - York Art Gallery
• A leather Whist marker produced by the English cardmaker Charles Goodall by the end of the 19th century
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